Le bateau de Thésée et la tradition
On m’a dit un jour que le wax n’était pas africain. C’est exact, à la lettre — et pourtant personne ne peut sérieusement soutenir qu’un pagne n’est pas africain aujourd’hui.
On m’a dit un jour que le wax n’était pas africain.
C’est exact, à la lettre. Le motif vient du batik javanais. L’industrialisation vient des Pays-Bas. Rien, dans son origine, n’est né sur le continent.
Et pourtant personne ne peut sérieusement soutenir qu’un pagne n’est pas africain aujourd’hui.
Plutarque raconte que le navire de Thésée fut entretenu pendant des siècles. À mesure que les planches pourrissaient, on les remplaçait une à une. Le jour où plus aucune planche d’origine ne subsistait, une question s’est posée : est-ce encore le même bateau ?
La même question se pose aux cultures
Une première réponse veut que l’identité tienne à la matière d’origine. Changez toutes les planches et vous avez un autre bateau. Une tradition qui incorpore un élément étranger cesse d’être authentique. Cette position a sa cohérence : elle rappelle que les héritages ont une histoire, et met en garde contre l’uniformisation.
Une seconde réponse tient que ce qui fait qu’une chose reste elle-même n’est pas la permanence de ses composants, mais la continuité de son existence, de sa fonction et de sa reconnaissance par une communauté. Le bateau reste le même parce qu’il n’a jamais cessé d’être entretenu, utilisé, reconnu comme tel.
L’histoire donne raison à la seconde.
Ce que les origines ne disent pas
La tomate vient des Amériques et fonde la cuisine italienne. Le cacao aussi, et fonde le chocolat belge. Le wax vient de Java et devient un langage d’appartenance en Afrique de l’Ouest. La rumba naît d’un dialogue entre l’Afrique, Cuba et des instruments européens, et devient un patrimoine reconnu des deux Congo.
Eric Hobsbawm l’a montré : beaucoup de traditions présentées comme ancestrales sont récentes et construites. Cela ne les rend pas moins légitimes. Leur valeur ne tient pas à leur ancienneté, mais à leur capacité à créer une continuité entre des générations.
Chaque génération remplace des planches. Elle modifie des recettes, adapte des vêtements, transforme la musique, enrichit la langue. Après quelques siècles, presque plus rien n’est identique. La communauté reconnaît pourtant cette culture comme la sienne, parce que la transmission n’a jamais été interrompue.
Une tradition qui refuserait toute évolution disparaîtrait avec ceux qui la pratiquent.
Ce qu’il faut demander à une tradition
La question n’est donc pas de savoir si une tradition est restée identique à elle-même. Elle est de savoir si elle porte encore une mémoire commune, si elle rassemble, si elle transmet.
Comme le bateau de Thésée, une culture garde son identité non parce qu’elle échappe au changement, mais parce qu’elle poursuit son voyage.
Quelle est la planche que votre génération a remplacée ?
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Présentateur des émissions Africa Tech, Nzamba et Umuzi sur Ifrikya FM, la radio panafricaine d'Algérie. Fondateur de Lobaka, cofondateur de Sunnubang, créateur et auteur de BAKOKO.
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